La gloire de mon p�re
C��tait mardi midi. Un beau soleil pour un d�jeuner qui allait durer, je le savais. Je me doutais aussi qu�il serait �mu et que je serais g�n�e. Mais je ne pensais pas qu�en quelques minutes tout redeviendrait comme avant. Malgr� ces 8 ann�es de silence, de mon fait, il reste mon p�re et je reste sa fille.
Je l�ai attendu un long moment au bout du quai, gare de l�Est. Evidemment, je l�ai tout de suite reconnu, parce que malgr� les ann�es, sa d�marche n�a pas chang�. Tout de m�me un choc de le revoir, �norm�ment vieilli, un peu vo�t�, marqu�, bouffi, s�rement � cause de sa sant� pr�caire. Il n�a que 56 ans.
Il a commenc� par me dire : � je ne t�aurais pas reconnu� en te croisant dans la rue� non, sauf si j�avais crois� ton regard �. Un aveu �trange, d�stabilisant� que m�est-il arriv� pour que tu ne me reconnaisses pas ? Merde ! C�est donc que j�ai vieilli moi aussi�
Je le sens nerveux et je ne sais pas quoi dire. Nous allons dans une brasserie. Nous commandons la m�me chose, comme c��tait souvent le cas il y a quelques ann�es : des bouffeurs d�hu�tres et de caf� li�geois. Le caf� li�geois, dessert f�tiche de la famille : un peu de chantilly sur de la glace.
La conversation a soigneusement �vit� les sujets qui f�chent pour se concentrer sur l�ordre du jour : nos affaires, les papiers qu�il veut me faire signer et qui concernent la transmission de son entreprise � sa mort. Je l�avais bien pr�venu que je n�y comprends rien et qu�il allait devoir m�expliquer tout �a en termes simples, voir simplistes. Effectivement, j�ai tout compris. Je lui ai donc pos� toutes les questions qui me passaient par la t�te � propos de sa bo�te, son personnel, son r�seau de vente� enfin des questions d�actionnaire, puisque actionnaire je deviens, symboliquement. Qu�importe, j�irai la visiter cette usine puisqu�il me le propose et qu�il en est si fier. Il y a de quoi, c�est vrai, mais il lui doit s�rement sa sale mine. Alors que moi, je suis mal pay�e, je me farcis des cons toute la journ�e, mais je constate que pimpante je demeure� mouais� Fier, je le suis aussi de ce qu�il a r�ussi � faire, parce je sais d�o� il vient et je me souviens de mes premi�res ann�es de vie, moins opulentes dirons-nous.
Ce qui m�a rappel� que je lui ressemble, c�est surtout qu�au bout de 5 minutes, il racontait d�j� des conneries� on aurait dit moi. Toutes sortes de conneries, pour me faire rire. Mon Dieu ! Les chiens ne font d�cid�ment pas des chats.
Nous avons bri�vement �voqu� ma vie � je ne tenais pas � m�attarder sur le sujet � puis nous nous sommes racont� nos voyages de ces 8 derni�res ann�es. Ses vacances, il les passe d�sormais avec une autre famille, avec une ancienne copine de classe de seconde, fille de sa nana actuelle� et avec les enfants de celle-ci, qu�il a l�air de chouchouter comme un bon papi. Il les emm�ne m�me l� o� nous passions toutes mes vacances d�enfant, ils font leurs p�t�s dans le m�me sable. De mon c�t� ? Rien en vue ma foi�
Notre famille, ou plut�t la sienne puisque je ne les ai jamais revu non plus, a �t� �voqu�e aussi. Mes in�narrables cousins, tous �gaux � eux m�me. Le petit dernier de la tribu, �g� de 25 ans, n�a jamais �t� vu avec une fille ? Ben, je ne vais pas m�esclaffer de surprise. Rappelons qu��g� de 4 ou 5 ans, il se d�guisait avec les fringues de sa m�re, voulait que je lui mette mes boucles d�oreilles, se faisait des couettes et rajoutait � ette � � la fin de son pr�nom� C�est d�j� un miracle qu�il ne soit pas Drag Queen � Ibiza.
Donc voil�, c�est fait, je l�ai revu, je lui ai parl� et je vais le revoir. Je vais m�me lui succ�der, si �a se trouve� Je n�en suis pas � me dire qu�on va s�appeler, d�j� parce qu�on ne s�appelait pas vraiment avant. Mais le lien est recr��, c�est ce qui compte, m�me si je sais que �a ne sera pas toujours si simple. J�avais d�j� une m�re qui me cassait les pieds (qui devient une m�re juive avec le temps, on ne m��pargnera d�cid�ment rien�) maintenant, j�ai un p�re qui potentiellement en est capable (plus tendance mormone de son c�t�). Cela dit, si on veut me demander en mariage, maintenant on sait � qui s�adresser (quoi ? j�ai pas dit que j�accepterai�).
Ce mardi, nous nous sommes quitt�s rapidement puisque l�heure tournait, qu�il lui fallait reprendre son train et moi retourner au bureau. Et l�, pris par l��motion, il s�est laiss� all� � ce qui repr�sente pour lui le comble de la d�monstration effective. Pour lui, et pour un p�re en g�n�ral, envers une fille unique perdue de vue. En plus, on n�est pas d�monstratif dans la famille, d�ailleurs moi-m�me�. Il m�a juste dit qu�il �tait heureux et je r�alise quel effort c��tait pour lui d�exprimer un sentiment, m�me un pti. Un truc qu�il ne fait pas tous les jours et dont je n�ai pas m�sestim� la valeur. C��tait un peu de chantilly sur de la glace.